Akuma (30 mai 2007)


Entrevue de Cath B. avec Safwan, Yannick, Sébastien

Notre collaboratrice Catherine Blondin a eu la chance de s’entretenir, le 13 avril dernier au Théâtre Granada de Sherbrooke, avec sûrement le groupe le plus engagé du Québec : AKUMA. Plusieurs sujets sont abordés dans l’entrevue comme le militantisme, l’état de la scène punk rock, les ventes d’albums par Internet, l’avenir du groupe et bien plus encore, alors profitez-en pour découvrir un groupe qui tente d’ouvrir les yeux de leurs fans avec un travail acharné.

[CATH] Donc nous sommes avec AKUMA! Ma première question serait de savoir pour vous dans le fond, quelle est votre définition du terrorock?

[SAFWAN] Terrorock c’est un peu une blague, en fait, si tu veux, ce qu’on a essayé de faire, c’est prendre une étiquette qui n’en était pas une, un style qui n’en était pas un. On est à une époque où le monde se surdéfinit et se surspécialise en termes de… « ah oui, moi je fais du madcore, toi tu fais du metalcore, du emo, du çi, du ça…un moment donné…toi c’est plus street punk, moi c’est plus west coast… » un moment donné je veux dire…regarde, on s’en fout. Honnêtement, on s’en fout, on fait ce qu’on fait et on laissera le soin aux gens de se définir. Le truc qu’on voulait par exemple c’est être en marge, prendre un propos qui était combatif, qui était engagé, pis ce qui arrive…à l’époque où on vit c’est une époque merveilleuse, dès que tu prends une position qui est en dehors, si tu sors des sentiers battus et de ce qu’avaient prescrit les bien pensants du système, que ça soit dans l’industrie ou dans la politique, tu es un peu un terroriste. C’est l’expression qui est reprise depuis le 11 septembre faque on s’est dit fuck it debord, on le prend le drapeau. C’est pas qu’on est pour le fait d’aller poser des bombes et d’essayer de faire péter du monde innocent, c’est juste que, on s’est dit on fait du punkrock, du rock’n’roll, du ce que tu veux, pis on prend une position combative. Donc c’était devenu un petit peu une blague de dire terrorock, «quel style tu fais…terrorock…ah ouais c’est quoi ça du terrorock? » donc c’est ça un peu, on veut que les gens s’arrêtent pis se reposent la question à quoi ça sert de surdéfinir tout ça. Puis si je prends une position, je veux en prendre une qui est dérangeante, qui est un peu subversive si tu veux, en gros c’était ça l’idée.

[CATH] Je dirais que vous prônez beaucoup l’engagement des gens, vous militez beaucoup, vous les incitez à se bouger, vous les incitez à s’engager, donc les mouvements comme Punk Voter aux États-Unis, avec les groupes comme NOFX, GREEN DAY qui incitent les jeunes à aller voter, vous pensez quoi de ça? Est-ce qu’on devrait faire un peu la même chose au Québec?

[SAFWAN] Non en fait…c’est une position qu’on respecte, mais c’est pas la nôtre, je sais que moi, personnellement, je crois pas au système comme il est établi, c'est-à-dire que l’idée de Punk Voter c’est d’inciter les gens à voter…heum…c’est pas mauvais dans le sens où ça les force un petit peu à se conscientiser et à les obliger à prendre position à ce qui se passe autour d’eux, mais je pense que le système de vote démocratique implique que tu es informé de ce qui se passe, de un, donc tu es en connaissance de cause et de deux que le vote soit pas manipulé, que l’opinion publique soit pas manipulée, et de trois que tu ailles un choix…Donc on a rien de tout ça, donc pour moi déjà de parler de vote démocratique c’est une blague. Aller voter alors que moi-même j’y crois pas, je demanderai pas ça. Tout ce que je demande aux jeunes, pis je pense que c’est pas mal la position générale de tout le groupe, c’est de dire regardez autour de vous, réfléchissez, pensez, réagissez avec votre cœur aussi, faque je pense que c’est ça qui manque un petit peu. On a des intéressés volontairement de la politique, mais la vérité c’est qu’en fait un petit peu de tout est politique, même ce qui est pas prescrit dans le cadre de la politique contemporaine. Donc Punk Voter c’est cool, mais je pense que c’est pas une fin en soi, je pense qu’au contraire, c’est peut-être même perdre des énergies sur quelque chose qui marche pas de toute façon.

[YANNICK] C’est ça, c’est cool de prendre position si tu veux et de rester informé, mais je pense que le vrai pouvoir reste dans les mains des gens. C’est par des gestes qu’ils posent à chaque jour et des habitudes qu’ils vont prendre…à mon avis c’est beau espérer que les choses arrivent par l’intervention du gouvernement. Je pense que c’est peut-être plus efficace de faire des choses soi-même, de main en main, de faire du travail de terrain…

[SÉBASTIEN] Je suis d’accord avec ça. Je pense que chacun d’entre nous doit faire des petits gestes, pis pas attendre que ça soit nos supposés dirigeants qui posent les gestes pour nous. Je pense qu’on peut attendre longtemps, tandis que si les gens font un petit geste dans leur quotidien, ça pourrait être plus bénéfique que d’attendre.

[SAFWAN] C’est têteux, mais pour reprendre une phrase qui a été dite un million de fois, à commencer par Bouddha, c’est « le changement ça commence par soi. » C’est ça un peu qu’on essaie de dire, que nous on prend les positions qu’on prend parce que ça fait partie d’une grande cause. Notre cause c’est le gros bon sens, ça finit là.

[CATH] Pensez-vous vraiment que ça fonctionne avec les gens, avec les jeunes qui vous écoutent, que ça conscientise peut-être un peu plus de prendre la pochette, de lire un peu les paroles, et que ça fasse son chemin?

[SAFWAN] Bien c’est sûr qu’il y a peut-être du monde qui vont juger que c’est un acte désespéré, mais la vérité, c’est qu’on a cette plate-forme là qu’est la musique, qui est le stage, qui est les disques, les gens comme toi qui s’intéressent à ce qu’on a à dire. Donc forcément, on considère que le genre de musique qu’on fait c’est un outil de la contre-culture, c’est un élément de la contre-culture. C’est certain tu peux pas juste t’arrêter à ce qu’un groupe raconte ou à ce qu’un groupe fait… Comme les gars le disaient tantôt, le combat c’est dans le quotidien, au jour le jour, parce qu’il se trouve vraiment là…

[YANNICK] Ça change pas…on est conscient qu’on va poser notre petit grain de sel, on s’attend pas à briser les choses, les habitudes et les mœurs changent tranquillement. C’est l’effet d’entraînement qu’on espère plus qui arrive, quand tu t’impliques dans quelque chose, ben ça donne l’idée à ton voisin de le faire…

[SAFWAN] Je pense qu’on a un beau cadre dans le sens…ben comme je te parlais tout à l’heure, on a la musique, puis je dis ça dans une chanson qui s’appelle Dernière Danse, la vérité, c’est qu’on a un cadre qui est festif, je pense que le militantisme et l’engagement social, ça a pas besoin d’être une affaire terne, plate et ennuyeuse, ça peut être de commencer par le fait qu’on a le goût de se lâcher lousse et de s’amuser…

[CATH] Un peu comme les manifestations étudiantes qui sont comme un gros party…

[SAFWAN] Exactement, je pense que c’est comme ça que ça doit être vu, le combat de tous les jours, c’est comme je te disais, c’est du gros bon sens, c’est la vie, on a le goût que les choses soient belles, ensoleillées et trippantes, et qu’il y ait un avenir pour tout le monde, je pense que t’as pas besoin tout le temps de sortir des manuels de militants et de revenir à des grandes théories et des grands dogmes. Je pense qu’il faut faire confiance aux gens. Nous ce qu’on décide de faire, c’est de lancer des pistes, de s’engager, parce que c’est une musique qui est pissed off, qui est frustrée, faque ça permet d’évacuer ben des affaires, et après ça, bien on verra ben où est ce que ça mène, je pense pas que c’est une solution en soi, et je pense pas que, on fait un show et demain les gens changent, c’est pas comme ça que ça marche. Je ne pense pas qu’il faut s’attendre à ça, c’est comme de faire pousser une plante, ça prend du temps, si tu restes planté devant, tu ne la verras pas grandir, mais avec le temps, elle devrait grandir.

[CATH] Et la vente des albums sur Internet, comment ça va? Parce que c’est quelque chose qui m’intrigue, ça marches-tu bien? Parce que vous avez pas toute la visibilité des magasins, il n’y a pas un front en rentrant avec tous les disques AKUMA, il n’y a pas de pancartes AKUMA, il n’y a pas d’annonces AKUMA…Donc est-ce que ça marche bien?

[SAFWAN] Ben écoute, moi j’estime que c’est un succès dans le sens où on a pas besoin de vendre autant d’albums pour arriver à des résultats super satisfaisants, donc si ça marche moi je te dirais que oui, on l’a fait avec Subversions, et on a refait la même chose avec des Cendres et du Désespoir

[CATH] Mais le premier était en vente en magasin non?

[SAFWAN] Au début oui, mais on l’a retiré, on a repris le contrôle. En fait ce qui arrive, c’est sur que les magasins vont peut-être te donner une accessibilité au niveau du grand public puisque c’est facile d’aller dans un grand magasin et d’acheter. Je me souviens d’une époque où acheter de la musique, du punkrock, du hardcore et tout ça c’était pas nécessairement un truc facile, je prenais autant de plaisir, j’aimais ça chercher mes affaires, les trouver, et quand je les avais c’était précieux, de faire « hey écoute ça man! », je le faisais passer à mes amis.

[YANNICK] C’est comme des fois, la finalité est pas aussi intéressante que le chemin que tu as pris pour y arriver, le plaisir de vendre les albums dans les magasins, qu’il soit distribué et que ça marche à pleine vapeur, c’est intéressant, mais que quelqu'un soit derrière un comptoir et ait pris le temps de dire voici c’est quoi, tu vas aimer ça, de faire le contact main à main, c’est bien le fun…

[SAFWAN] Puis a vérité c’est qu’en éliminant beaucoup les intermédiaires, je l’ai dit dans le show, et je sais que ça sonne têteux, mais la vérité c’est ça…On n’a besoin de personne…C’est entre le groupe et le public, et tous les intermédiaires qui sont mis entre tout ça, entre ces deux parties là, ils sont là pour une seule raison, c’est qu’il y a de l’argent à faire pour eux. Et moi…bon…je les ai engraissés, je l’ai engraissée l’industrie, mais c’est pas une industrie qui a fait grand-chose pour moi ni pour le punk rock, ni pour mes groupes, ni pour les groupes que j’aime. Donc en vérité, ce n’est pas une nouvelle formule qu’on a prise. Les gens nous abordent comme si c’était quelque chose de nouveau, mais le D.I.Y. (do it yourself) ça a commencé à quelque part. À l’époque de BANLIEUE ROUGE, on avait vendu 2000 cassettes avant de faire un album, et la vérité c’est que ces 2000 personnes, on leur avait probablement serré la main, on les avait vus dans le blanc des yeux, on avait discuté et on avait trippé. Comme de dire Yannick, le contact était peut-être plus privilégié, ya quelque chose qui nous est plus cher. Moi, je sais qu’on fait à peu près tant sur un album, en le vendant la moitié du prix qu’il se serait vendu en magasin, donc en le vendant avec le respect des gens, qui sont un petit peu comme nous autres, on réussit à faire de 8 à 10 fois ce qu’on faisait quand on passait par des intermédiaires. Ça nous donne un gros contrôle. Notre but dans la vie c’est pas de vendre des albums, notre but c’est d’être un groupe et de faire de la musique. Donc quand on vend des albums, on n’a pas envie de crosser les gens…

[CATH] Et nous on a pas envie de se faire crosser non plus!

[SAFWAN] Exactement…donc c’est ça, ce que nous on aimerait avoir, on essaie de le présenter de cette façon là. Oui ça marche!

[CATH] Vous avez tous plus ou moins passé par plusieurs générations de punks, est-ce qu’il y a des grosses différences chez le militantisme dans le punk?

[SÉBASTIEN] Le punk, le punk rock, c’est plus nécessairement punk. C’est plus…tu vas dans les shows, avec les groupes les plus populaires.

[CATH] Le Vans!

[SÉBASTIEN] Ouais! Tu regardes, c’est zéro là. Le monde est là, et ben, c’est plus « de quoi est-ce que j’ai l’air »…

[CATH] Ouais, j’ai tu le bon t-shirt, la bonne patch.

[SÉBASTIEN] Ouais, « j’ai tu la marque la plus populaire ces temps-ci, ok ouais, ok je peux bouger un peu, oh, sont pas trop dans ce courant là, je bougerai pas trop pendant le show, d’un coup que… »

[CATH] Que j’ai l’air con!

[SÉBASTIEN] Ouais, les punk sont plus punk…

[SAFWAN] Y’a a quelque part une recherche d’appartenance anyway, dans ce genre de musique là, qui est censé toucher les tranches d’âge qui sont proches de l’adolescence… En vérité, entre toi et moi, c’est que l’industrie a repris beaucoup de ces choses là, en a fait un produit et a dilué si tu veux l’essence qu’il y avait dedans… Donc… tout à l’heure on parlait du terrorock, on se disait que l’industrie le prendra pas, ils essaieront pas de vendre le terrorock, ils essaieront pas de vendre quelque chose avec terreur dedans, c’est plus à la mode, c’est plus cool ces temps-ci, et nous, c’est ça un peu l’idée… regarde, on s’en fout un petit peu… les petites cases qui ont été crées, et les petits moules, c’est un peu la partie qui nous dégoûte de la musique. Ce qu’on aime vraiment c’est la jouer, la communion avec le monde, l’échange que ça a, et ça donne des bonnes soirées comme ce soir, c’est cool. Mais oui c’est sûr que ça a changé parce que les gens sont devenus plus des consommateurs, et moi c’est ça que je déplore, on avait des acteurs, des gens qui étaient des participants, tu sais, la scène punkrock c’est le monde, les bands, whatever, anyway le monde du public, c’est les bands, les bands c’est du monde du public, la différence entre les deux il n’y en avait pas toujours, et c’est ça que j’ai aimé, qui m’a attiré vers la musique, et avec le temps justement, tout se replace. Mets moi sur un piédestal et toi reste à genoux, deviens un spectateur et même pire, deviens juste un consommateur. Donc nous ce qu’on essaie de ramener comme idée, c’est de dire ce qu’on fait tu peux le faire et n’importe qui peut le faire,…

[CATH] Comme disaient dans le fond les BÉRURIER NOIR, « formez des groupes de rock libres, formez formez ».

[SAFWAN] Exactement, parce qu’en fait je pense que c’est une démocratisation de la musique, regarde, c’est un médium qui est à toi, c’est pas à l’industrie, c’est pas à ti-coune Lamothe, c’est à nous, et on fait ce qu’on veut, on essaie de gérer ça, de rester à l’intérieur, dans ce qui nous intéresse tout simplement. Si on est moins nombreux, ce n’est pas grave. C’est une question de qualité, et non de quantité…on est content de même.

[CATH] Dernière question, la classique dans le fond, il s’en vient quoi pour vous dans les prochains mois? Vous venez de prendre une pause de quelques mois, ensuite il y a eu quelques shows, la suite ça se dirige vers quoi?

[SAFWAN] Euh… On a quelques projets, et on s’est un peu posés la même question parce qu’on n’avait pas joué pendant un petit bout de temps, on avait priorisé l’enregistrement, restructurer un petit peu le band et tout ça… On voulait prendre notre temps, et comme on est pas à l’intérieur de l’industrie, on s’est dit regarde, les dates de tombée… ça sortira quand ça va être prêt. Et en vérité on s’ennuyait de jouer et on voulait commencer à jouer, faire une tournée du Québec, mais jouer en dehors des grandes villes du Québec c’est difficile, y’en a pas beaucoup… On voulait faire le tour du Québec parce que c’est notre pays, on est québécois, et c’est cette scène là qui nous intéresse. On a tous des souvenirs assez cool de tournées au Québec, mais les villes et les salles de spectacle sont un peu désertées, les associations ne prennent plus de risques, les promoteurs veulent s’en tenir à ce qui est payant, donc…Voilà…On sait pas trop encore ce qui s’en vient…des shows…de l’écriture…on verra!

Merci encore à AKUMA d’avoir pris le temps de discuter avec nous, ce fût un geste très apprécié.



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